Capital - Kurzin (1931)Depuis le début des années 2000, la succession effrénée de crises (2000, 2001, 2002, 2008, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, 2020, 2022, 2023) que les économistes libéraux ont bien été incapables de prédire remet sur le devant de la scène la nécessité d'un changement d'approche économique. Plus que jamais, les classes populaires des pays pourtant dominants dans l'économie mondiale désavouent le système économique capitaliste : 62 % des Français·es en ont une mauvaise opinion (sondage Odoxa, 2021). La pensée économique critique marxiste, proposant le dépassement de ce système à bout de souffle, par sa compréhension fine et globale est plus que jamais d'actualité. Cet article se propose d'être une brève et imparfaite introduction à la théorie économique marxiste, tentant toutefois de rester fidèle à la pensée de Marx lui-même. Nous explorerons les grands concepts économiques marxistes à travers les questionnements économiques fondamentaux pour tenter d'en comprendre l'essence et l'articulation générale.
Quel est le fondement de la valeur d'une marchandise ? Pourquoi les marchandises ont-elles des valeurs différentes ?
Toute marchandise — bien ou service produit par le travail humain destiné à l'échange sur un marché — possède deux formes de valeur distinctes : valeur d'usage et valeur d'échange.

La valeur d'usage d'une marchandise correspond à l'utilité que tire un individu de celle-ci. Utilité correspondant à des besoins humains : biologiques et sociaux. Un paquet de pâtes répond au besoin biologique de se nourrir, tandis qu'un maillot de bain répond au besoin social de cacher son intimité. Ces deux dimensions ne sont par ailleurs pas absolument distinctes : le lit répond à la fois au besoin biologique de sommeil et à une codification sociale donnée (taille, style…).
Néanmoins, la valeur d'usage est difficilement quantifiable et largement variable d'une personne à une autre. Elle ne saurait définir la valeur d'échange de marchandises : que j'ai soif ou non, le prix d'une bouteille d'eau au supermarché reste le même. Il existe néanmoins un dénominateur commun à toute marchandise : le travail humain. C'est le temps de travail humain nécessaire à la production de toute marchandise qui détermine sa valeur. Prenons un exemple, si un agriculteur souhaite vendre une tonne de paille, il ne pourrait la vendre sur le marché qu'environ 100 €. Si cette paille est tressée par des mains expertes durant des heures pour en faire un chapeau, elle gagne alors de façon vertigineuse en valeur : 30 € pour 150 g de paille utilisés pour la confection d'un chapeau, le prix au kg a été multiplié par 2000.
On observe donc une des lois fondamentales de l'économie marxiste : la valeur d'échange d'une marchandise est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production. Cette loi est aussi connue sous le nom théorie de la valeur-travail.
Néanmoins, notre définition est ici incomplète, la valeur d'échange d'une marchandise n'est pas strictement corrélée au temps de travail nécessaire à sa production spécifique. Par exemple, le prix d'une pomme chez un maraîcher ne dépend pas du temps de travail nécessaire au ramassage de chaque fruit individuellement. Qu'elle ait été ramassée au sol, ou qu'il ait fallu le temps de monter un barreau de l'échelle pour l'attraper à la cime de l'arbre, la pomme aura toujours le même prix. On s'intéresse donc à un temps de travail moyen qui est détaché de la réalité concrète et individuelle de chaque marchandise. C'est ce que Marx dénomme travail abstrait, car le travail est entendu comme une moyenne, une abstraction.
De plus, si une nouvelle technique de ramassage venait à être découverte nécessitant moitié moins de temps, l'ensemble des producteurs se trouveraient, par effet de concurrence, contraints d'adopter cette technique. La valeur d'une pomme se trouverait ainsi réduite de moitié, et tout producteur ne s'étant pas converti à la nouvelle technique perdrait ses acheteurs. Ainsi, le temps de travail est déterminé par des caractéristiques sociales de développement technologique et d'organisation du travail (cadences de travail). Il est plus juste de parler de temps de travail socialement nécessaire : le temps de travail moyen nécessaire, dans des conditions moyennes, dans une société donnée, à la production d'une marchandise.
On retiendra donc la définition canonique suivante de la valeur-travail chez Marx : la valeur d'échange d'une marchandise est déterminée par le temps de travail abstrait socialement nécessaire à sa production.
Si la valeur d'un objet est déterminée par le temps de travail abstrait socialement nécessaire, comment expliquer que deux paires de chaussures pourtant produites dans les mêmes usines aient des prix radicalement différents par la simple présence du logo d'une marque ?
Dans la partie précédente, nous avons à plusieurs reprises désigné la valeur d'une marchandise comme un prix (une quantité de monnaie). Néanmoins, si un tel mode de raisonnement peut paraitre relativement évident au premier abord, les notions de prix et de valeur sont bien à distinguer.
Le prix est, chez Marx, l'apparence quotidienne concrète de la valeur, il en est une forme, la forme-prix. Si le travail abstrait est l'essence de la valeur, le prix en est l'apparence. Par ailleurs, cette apparence n'est pas toujours parfaitement corrélée à l'essence, les fluctuations du prix sont des mouvements autour de la valeur. Ces fluctuations peuvent advenir pour diverses raisons. Par exemple, les fluctuations de l’offre et de la demande, via des phénomènes de mode notamment, créent des oscillations continuelles autour de la valeur. On peut penser par exemple à la mode du "Dubaï Chocolate" qui crée une augmentation soudaine et temporaire du prix de ce chocolat au beurre de pistache, mais qui, une fois la mode passée, reviendra à un prix proche de sa valeur. Un autre phénomène est celui du monopole, qui peut être un monopole concret (sur une ressource) ou symbolique (sur une marque), celui-ci permet de fixer des prix bien supérieurs à la valeur de la marchandise (comme dans l'exemple des chaussures donné plus tôt) que Marx dénomme rente de monopole. Néanmoins, ce phénomène de monopole est, lui aussi, circonscrit dans le temps et construit socialement : une marque peut perdre de sa réputation ou être victime de contrefaçons (penser au marché des maillots de football), et un monopole physique peut être brisé par la découverte de ressources alternatives ou nouvelle ou des changements géopolitiques.
Ainsi, si des désalignements structurels existent entre prix et valeur, ces deux notions tendent, non absolument, mais relativement, à s'égaliser à l'échelle de la société.
On a bien compris que la valeur de toute marchandise était fondée dans le temps de travail abstrait socialement nécessaire à sa production, et que le prix en était la forme principale. Mais ça vient d'où tout ça ? Et puis comment ça s'organise concrètement ?
Marx distingue dans l'histoire économique trois grandes formes de circulation. La première est l'échange direct, le troc : on échange deux objets de valeur relativement similaire. Elle est écrite M-M pour Marchandise-Marchandise. La deuxième est la forme de circulation simple M-A-M (Marchandise-Argent-Marchandise), ici l'argent sert de médiation de la valeur et l'échange est un jeu à somme nulle. La troisième forme, la circulation du capital A-M-A' (Argent-Marchandise-Argent supplémentaire) est la forme correspondant au mode de production capitaliste. C'est cette forme que nous allons désormais tâcher de comprendre.

Dans la circulation simple des marchandises, on vend pour acheter : M–A–M. Je cède une marchandise, j’obtiens de l’argent, puis j’achète une autre marchandise destinée à l’usage. La fin est la valeur d’usage. Un exemple serait celui de la vie paysanne il y a un siècle : dans la ruralité la production agricole est principalement une production d'autosuffisance et le surplus est revendu pour acheter immédiatement nourriture, vêtements, etc.
Le capital, lui, inverse la logique : A–M–A′. On avance de l’argent pour acheter des marchandises (moyens de production et force de travail), afin de revenir à l’argent avec un surcroît. Ici, la fin n’est pas l’usage, mais l’accroissement de valeur. L'objectif n'est pas de satisfaire des besoins, mais d'engendrer un profit maximal. Le capital n'est pas une quantité ou un objet concret, il est un processus, il est "valeur se valorisant elle-même" (sich selbst verwertende Wert).
Concrètement c'est quoi ce A-M-A' ? C'est assez abstrait pour l'instant...
Imaginons une petite usine de jus d’orange. Pour produire des bouteilles, il faut :

Mais alors, où se crée la fameuse différence entre A et A' ? L'augmentation ne vient pas de la bouteille en verre ou de l'orange elle-même. Sans l'action de l'humain sur le presse-agrumes, ces deux éléments n'auraient simplement pas évolués, ils ont transmis entièrement leur valeur à chaque produit fini (si on remplaçait la bouteille en verre par une bouteille en plastique 20 centimes moins chère, la valeur de la marchandise baisserait, elle aussi, de 20 centimes). Ce n’est pas le presse-agrumes non plus qui a créé les 50 euros supplémentaires : une fois acheté, il ne fait que transmettre petit à petit sa propre valeur à chaque bouteille produite (un presse-agrumes à 50 € utilisé 50 fois jusqu'à ce qu'il casse “transmet” 1 € par objet produit). La seule marchandise capable de produire plus de valeur qu’elle n’en coûte, c’est la force de travail. Et c'est pourquoi, comme on l'a montré plus tôt, c'est le travail qui détermine la valeur d'une marchandise.
Marx insiste : ce n’est pas le travail lui-même qui s’achète sur le marché, mais la force de travail, c’est-à-dire la capacité à travailler pendant un certain temps. Ce détail est essentiel. Le capitaliste n’achète pas le produit du travail, mais le droit d’utiliser la force du travailleur pendant une durée déterminée.
Et comme toute marchandise, la force de travail a une valeur. Sa valeur d’échange correspond au temps de travail socialement nécessaire à la production et à la reproduction de cette force de travail. En clair, le coût de ce qui permet au travailleur ou à la travailleuse de vivre, de se nourrir, de se loger, de se soigner, de se former, et de renouveler sa force de travail au lendemain (et sur la génération suivante) tout en lui assurant un niveau de confort suffisant pour éviter toute révolte. Ce coût, c’est le salaire. Il n'a rien d'une valeur absolue ou abstraite, il est déterminé socialement par le rapport de force en cours entre les salariés et leur employeur soit directement (par la grève au sein de l'entreprise) soit au niveau de la branche par des conventions collectives, etc.
Cependant, la valeur d’usage de cette marchandise qu'est la force de travail est très particulière : elle consiste précisément à créer de la valeur. Pendant sa journée de travail, la personne salariée produit une valeur totale supérieure à celle nécessaire à sa propre reproduction. C’est dans cette différence que réside la clé du A′ : la plus-value. La plus-value, c'est la différence entre le coût de location de la force de travail, et la valeur créée par le travail durant la période de location.
Cette notion est fondamentale, c'est là le cœur même de l'exploitation sous le capitalisme : tout employeur est structurellement un voleur, au sens où il tire un profit du travail non-payé de ses employés. Pour exemple, en 2025, en France, un employé moyen est payé 2 090€ par mois alors qu'il produit l'équivalent de 3 051€ chaque mois. Nous aborderons le détail de ce calcul dans un article à paraître bientôt.
On a compris d'où vient la différence entre A et A′ : elle provient du travail non payé, c’est-à-dire de la plus-value extraite de la force de travail. Mais elle devient quoi cette plus-value après ? Et puis comment les patrons font-ils pour l'augmenter s'ils veulent augmenter leur profit ?
Le capitaliste, pour faire croître son capital, cherche en permanence à accroître la quantité de plus-value qu’il obtient. Il existe deux manières fondamentales d’y parvenir.
La première est l’extension du temps de travail au-delà du temps nécessaire à la reproduction de la force de travail. C’est la plus-value absolue. On la retrouve dans les journées plus longues, la réduction des pauses, l’intensification du rythme ou encore les cadences imposées par la machine. C’est la manière la plus brutale, et historiquement la plus ancienne, d’accroître la plus-value : prolonger le temps durant lequel le travailleur travaille gratuitement.
La seconde voie consiste à réduire la valeur de la force de travail elle-même : c’est la plus-value relative. Elle ne passe pas par un allongement du temps de travail, mais par une transformation des conditions de production. En améliorant la productivité — grâce à de nouvelles machines, à une meilleure organisation du travail ou à des innovations techniques — on diminue la quantité de travail nécessaire pour produire les biens de consommation courante (alimentation, vêtements, logement, etc.). Autrement dit, les marchandises qui permettent au travailleur de vivre deviennent moins chères. Le coût de reproduction de sa force de travail baisse donc lui aussi. Le capitaliste peut alors verser un salaire identique, voire moindre, tout en gardant la même journée de travail : une part plus grande du temps travaillé devient du travail non payé, c’est-à-dire de la plus-value.
Dans les deux cas, l’objectif reste le même : agrandir la part de travail gratuit contenue dans chaque marchandise produite. C’est ce surplus de valeur — la plus-value — qui est ensuite transformé en profit, en rente ou en intérêt, puis réinvesti pour produire à nouveau, dans un cycle sans fin d’accumulation du capital.
Cette dynamique d’accumulation n’est pas neutre : elle transforme la société tout entière. La recherche incessante du profit pousse à la concentration des capitaux, à la compétition mondiale, et à l’expropriation permanente des producteurs directs (lire Boukharine sur l'impérialisme). L’entreprise doit croître ou mourir. L’accumulation du capital est en même temps accumulation de misère pour celles et ceux qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail : plus la richesse sociale se concentre, plus la dépendance des travailleurs s’accroît.
Autrement dit, le capital n’est pas seulement une somme d’argent : c’est un rapport social d’exploitation qui se reproduit et s’amplifie à chaque cycle de production.
Vu comme ça, le tableau semble bien sombre… Le capital est-il vraiment si irrésistible ?
Toute la finesse de Marx relève dans sa capacité, inspirée de la dialectique du philosophe Hegel, à reconnaître les contradictions fondamentales qui meuvent le système capitaliste, et à comprendre par elles les dynamiques qui peuvent conduire à sa propre destruction. Le capitalisme ne tient que parce qu’il se dépasse sans cesse lui-même : il avance en résolvant ses contradictions, mais à chaque résolution en fait naître de nouvelles, souvent plus violentes. En voici quelques-unes parmi les plus essentielles.
Pour une vue d'ensemble plus grande, je vous recommande vivement la lecture de Seventeen Contradictions and the End of Capitalism par David Harvey.
Cette brève introduction touche déjà sa fin, nous avons pu survoler les grands concepts fondamentaux de l'économie marxiste (valeur, prix, capital, travail, contradictions), si vous souhaitez approfondir ces concepts sans entrer tout de suite dans la lecture du Capital de Marx, je ne peux que conseiller la lecture de La logique méconnue du capital par Alain Bihr. D'autres articles abordant plus en profondeur des notions économiques précises seront aussi bientôt publiés dans Sursaut!.