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Comprendre l'exploitation grĂące au marxisme

November 6, 2025
Article initialement publié et écrit pour Sursaut
Article imageMachine comique, FrantiĆĄek Kupka (1927)

Cet article s'inscrit dans le cadre d'une série d'articles de vulgarisation de l'économie marxiste. Un premier article introductif est disponible, sa lecture est conseillée si les grandes notions de l'économie marxiste vous sont inconnues.

En 1960, un· employé·e qui produisait 2 000 € de richesses en conservait environ 1 100 € sous forme de salaire. Aujourd’hui, il n’en garde plus que 720 €. OĂč va le reste ? Dans les poches d'une classe, propriĂ©taire de terres, ressources et de machines, la bourgeoisie.

Ce constat ne doit rien Ă  une “thĂ©orie complotiste”, c'est le fruit d'une analyse Ă©conomique minutieuse menĂ©e depuis plus d'un siĂšcle, dont nous proposons une rĂ©actualisation pour cet article. Pourtant, il est absent du dĂ©bat public, Ă©touffĂ© sous une avalanche de discours sur “le coĂ»t du travail” ou “les impĂŽts qui Ă©tranglent les entreprises”. La droite et l'extrĂȘme droite se sont mĂȘme appropriĂ© rĂ©cemment la figure du “Français moyen” — Nicolas — qui se verrait dĂ©pouillĂ© par l’État au profit “d’assistĂ©s” et “d’étrangers”.

Mais cette vision est un Ă©cran de fumĂ©e raciste. En rĂ©alitĂ©, la plus grande partie de ce qui est prĂ©levĂ© sur la richesse que nous produisons ne va pas Ă  l’État pour financer des services publics : deux tiers de la valeur du travail sont captĂ©s par une classe sociale — la bourgeoisie — Ă  travers salaires patronaux, profits, dividendes, loyers, rentes et intĂ©rĂȘts. Ce vol est lĂ©gal, quotidien et invisible Ă  qui n'en connaĂźt pas le mĂ©canisme.

Du calcul classique de la plus-value

Dans l'Ă©conomie marxiste, les revenus extorquĂ©s par la bourgeoisie (la classe dĂ©tenant les moyens de production) le sont via l'extraction de la plus-value : la diffĂ©rence entre le salaire versĂ© au travailleur — qui est dĂ©fini en fonction du coĂ»t social de la reproduction de sa force de travail — et la valeur qu'il produit effectivement.

Cette plus-value, on peut la calculer (ou du moins en obtenir une estimation assez prĂ©cise) Ă  l'aide des donnĂ©es de l'INSEE (organe de l'État français en charge des statistiques) et en tirer une mesure clĂ© : le taux d'exploitation. Le taux d'exploitation reprĂ©sente la distribution de la valeur créée par les travailleur·euse·s entre leur salaire et la plus-value, un taux d'exploitation de 1 signifie que pour chaque euro de salaire, un euro est extorquĂ© par l'employeur (sa formule est plus-value / salaire). Plus le taux d'exploitation est haut, plus la part subtilisĂ©e par l'employeur est grande.

Pour obtenir cette statistique à partir des données INSEE, on calcule dans un premier temps le total des salaires des branches productives : cette précision est importante et fait l'objet de débats au sein des économistes marxistes, elle fait d'ailleurs l'objet d'un chapitre à part dans le Livre I du Capital.

ConcrĂštement, on considĂšre comme productifs les travailleur·euse·s qui contribuent directement Ă  la crĂ©ation de valeur d’une marchandise. À l’inverse, certaines activitĂ©s comme le marketing ou le management ne sont pas productives au sens marxiste du terme. Par exemple, la valeur de deux tubes de dentifrice ne dĂ©pend pas du fait que l’entreprise emploie cinq ou cinquante managers — cela relĂšve simplement de son organisation interne, pas du processus de production lui-mĂȘme. On reprendra ici les dĂ©finitions de Shaikh & Tonak (1994) et on inclut dans notre liste de catĂ©gories "productives" les suivantes : agriculture, industrie, construction, Ă©nergie et transport. Sur la base des travaux de Simon Mohun (2004), on ajoute aussi les branches commerce ainsi qu'information et communication.

Pour ces branches productives, on sĂ©lectionne donc, pour chaque annĂ©e, le total des salaires et de l'EBE — ExcĂ©dent Brut d'Exploitation. L'EBE reprĂ©sente la part de la valeur ajoutĂ©e qui rĂ©munĂšre les facteurs de production autres que le travail, en capturant essentiellement les profits bruts avant impĂŽts sur les sociĂ©tĂ©s, charges financiĂšres et amortissements ; il s'obtient par la formule suivante : valeur ajoutĂ©e – salaires – impĂŽts sur la production + subventions. On peut alors obtenir le graphique suivant :

On observe Ă  la lecture du graphique ci-dessus que le taux d'exploitation est d'aujourd'hui 0.457 : ce qui signifie qu'un·e salarié·e payĂ© 1000 € produit en rĂ©alitĂ© 1457 €. Et donc que 457 € lui sont subtilisĂ©s par son employeur·euse.

Observer l'Ă©volution historique du taux d'exploitation nous renseigne aussi beaucoup sur l'histoire des crises du capitalisme. On peut notamment observer une baisse de 0.15 points entre 1973 et 1983, qui correspond Ă  la "crise pĂ©troliĂšre" — Ă©vĂšnement qui relĂšve en rĂ©alitĂ© bien plus d'une crise systĂ©mique du systĂšme impĂ©rialiste, lire La crise de Ernest Mandel sur la question. Comment comprendre la baisse du taux d'exploitation causĂ©e par les grandes rĂ©cessions des annĂ©es 70 et 80 ? Cette baisse relĂšve d'un double mouvement correspondant aux deux Ă©lĂ©ments du calcul du taux d'exploitation (plus-value / salaires) :

Une crise de réalisation de la plus-value 


Dans les annĂ©es 1960-70, les grandes firmes industrielles (automobile, sidĂ©rurgie, chimie, etc.) ont massivement investi pour rĂ©pondre Ă  la demande de l’aprĂšs-guerre. Elles ont créé une capacitĂ© de production mondiale trĂšs supĂ©rieure Ă  ce que les marchĂ©s pouvaient absorber Ă  long terme. Or, la consommation des travailleur·euse·s est limitĂ©e par leurs salaires : mĂȘme si la productivitĂ© augmente, le pouvoir d’achat ne suit pas au mĂȘme rythme, car une partie croissante du revenu va au profit. RĂ©sultat : les usines produisent plus de marchandises qu’il n’existe de dĂ©bouchĂ©s solvables pour les acheter.

ConcrĂštement :

  • Les marchĂ©s d’Europe et d’AmĂ©rique du Nord arrivent Ă  saturation (tout le monde a dĂ©jĂ  une voiture, un tĂ©lĂ©viseur, un rĂ©frigĂ©rateur).
  • Les marchĂ©s du « Sud » restent trop pauvres pour absorber cette surproduction, car la division impĂ©rialiste du travail les maintient comme fournisseurs de matiĂšres premiĂšres.
  • Les prix commencent Ă  baisser tandis que les stocks s’accumulent. Les entreprises compressent les marges, puis ferment des sites ou licencient.

Conséquence : une crise de non-réalisation de la plus-value : les marchandises contiennent du travail (et donc de la valeur) qui ne trouve pas preneur sur le marché.


 couplée avec une difficulté de compression salariale

Dans les annĂ©es 70/80 les salaires sont encore en partie indexĂ©s sur l'inflation et le pouvoir de mobilisation syndical est trĂšs fort (on est au sortir des grandes grĂšves mondiales de 1968), le patronat a donc peu de marge de manƓuvre pour abaisser les salaires.

Ces contradictions internes au mode de production fordiste — de baisse de la capacitĂ© de rĂ©alisation de la plus-value (de vente des marchandises) et de difficultĂ© de la compression salariale — s'intensifient peu Ă  peu, et c'est l'augmentation du prix du baril de pĂ©trole en 1974 qui met le feu aux poudres (en marxistes, on parle de saut qualitatif). Cette crise mĂšne Ă  la baisse mathĂ©matique du taux d'exploitation (salaires hauts et plus-value basse) : ce qui ne signifie pas que la vie quotidienne des ouvrier·e·s Ă©tait plus agrĂ©able subjectivement en 1976 qu'en 1982, mais que la capacitĂ© de son employeur·euse Ă  extorquer la valeur qu'il produit Ă©tait moindre.

L'exploitation au XXIᔉ siĂšcle

Néanmoins, un aspect semble étonnant à premiÚre vue : si les grandes récessions des années 70 et 80 ont sans nul doute été massives, comment expliquer que d'autres crises comme celle de 2008 soient difficilement visibles sur le graphique ? C'est qu'il est nécessaire de prendre en compte une nouvelle composante du capitalisme apparue notamment à la suite du fordisme dans les années 1980 : la financiarisation massive de l'économie.

Chez Marx, les titres financiers (actions, obligations) ne sont que des promesses, des "paris" sur une plus-value rĂ©alisĂ©e ultĂ©rieurement (donc ultimement sur l'exploitation future de travailleur-euses) et relĂšve d'une forme de perversion de la rĂ©alitĂ© (Marx parle de fĂ©tichisme) consistant Ă  croire en la fructification de l'argent sans aucune production — au passage du circuit du capital A-M-A' (Argent-Marchandise-Argent) vers un circuit d'auto-valorisation directe de l'argent A-A' — cette vision n'est Ă©videmment qu'un Ă©cran de fumĂ©e : la source unique de la valeur Ă©tant le travail humain. Pour en savoir plus, lire Marx et la finance : une approche actuelle de Michel Husson.

Or, depuis quarante ans, la finance s’est imposĂ©e Ă  la fois dans l’entreprise et dans la vie quotidienne. Elle ne se contente pas d’empocher une part des profits ; elle prĂ©lĂšve aussi directement sur nos salaires via les intĂ©rĂȘts, les frais bancaires, les assurances, etc. C’est ce que Costas Lapavitsas appelle l’expropriation financiĂšre.

Du coup, si on s’arrĂȘte au taux d’exploitation « classique » — le rapport entre ce que l’employeur garde et ce qu’il paie en salaires dans les branches qui produisent effectivement des marchandises — on rate une bonne partie de l’histoire. On mesure bien l’atelier, mais pas la tuyauterie qui siphonne aprĂšs l’atelier.

On propose alors la création d'un taux d'exploitation étendu, on part du taux habituel plus-value/salaires, puis on additionne par-dessus ce que la finance prélÚve :

  • ce qu’elle prend aux entreprises : intĂ©rĂȘts sur leurs dettes, dividendes versĂ©s aux actionnaires, rentes ;
  • et ce qu’elle prend aux mĂ©nages : intĂ©rĂȘts payĂ©s par les familles et dĂ©penses de services financiers/assurance.

Comment on le calcule ? Sans entrer dans trop de dĂ©tails : on additionne (1) l’excĂ©dent d’exploitation des entreprises productives, (2) les intĂ©rĂȘts/dividendes/rentes qui partent des entreprises, et (3) les intĂ©rĂȘts et services financiers payĂ©s par les mĂ©nages. On divise tout par la masse salariale des branches productives. RĂ©sultat : un indicateur unique, comparable dans le temps, qui fait apparaĂźtre le vrai partage de la valeur ayant pour formule (plus-value + prĂ©lĂšvements financiers) / salaire, le tout est ramenĂ© au mĂȘme Ă©talon : 1 euro de salaire productif. On lit donc le graphique, comme pour le taux d'exploitation simple, en une ligne : « pour 1 € de salaire, combien la bourgeoisie capte-t-elle au total ? ».

Directement, on peut observer un dĂ©couplage entre les deux taux dans les annĂ©es 70-80, ce qui correspond effectivement Ă  la financiarisation de l'Ă©conomie Ă  la sortie du modĂšle Ă©conomique fordiste. On peut observer dĂ©sormais non seulement les grandes rĂ©cessions des annĂ©es 70-80, mais aussi les diffĂ©rentes crises du capitalisme du XXIᔉ siĂšcle : le krach boursier de 2001, la crise de 2008 et une hausse trĂšs importante au sortir du COVID en 2022. PhĂ©nomĂšne intĂ©ressant : les crises semblent toujours ĂȘtre prĂ©cĂ©dĂ©es de phases d'augmentation soudaine et massive (1972-1974, 1999-2001, 2005-2008, 2022-?) du taux d'exploitation Ă©tendu.

Cette dynamique s'explique par la logique des crises cycliques du capitalisme que nous tenterons d'expliquer ici succinctement : les titres financiers ("capital fictif" chez Marx) ont l'apparence de titres permettant la valorisation autonome de l'argent (le cycle A-A' expliquĂ© plus tĂŽt) — apparence admise pour vrai par les Ă©conomistes libĂ©raux par ailleurs. Cette apparence de valorisation autonome crĂ©e un phĂ©nomĂšne de spĂ©culation : le capital fictif s'Ă©change Ă  un rythme effrĂ©nĂ© dans une logique court-termiste de rentabilitĂ© immĂ©diate — les deux façons d'augmenter la capacitĂ© de fructification d'une somme d'argent Ă©tant (1) d'investir dans un titre plus rentable (augmentation qualitative) ou (2) d'accĂ©lĂ©rer le cycle de versement du profit fictif afin d'investir plus souvent dans un mĂȘme laps de temps (augmentation quantitative). Cette autonomie apparente, ce fĂ©tichisme, crĂ©e des bulles spĂ©culatives, des dĂ©connexions du capital fictif de la capacitĂ© d'extraction de plus-value sur laquelle il se base en rĂ©alitĂ©. Quand ce phĂ©nomĂšne "s'emballe" on assiste alors Ă  ces augmentations massives observĂ©es plus tĂŽt, emballement qui se trouve bien vite "cassĂ©" par un Ă©vĂšnement moindre (dĂ©faut de paiement des mĂ©nages en 2008, faillite de sociĂ©tĂ©s du numĂ©rique en 2001). Cet Ă©vĂšnement est ensuite pointĂ© pour cause par les Ă©conomistes libĂ©raux, alors qu'il n'est que l'Ă©tincelle qui met le feu au grand brasier inhĂ©rent Ă  l'existence mĂȘme du capital fictif et de sa dĂ©connexion de la sphĂšre productive.

Que répondre à Nicolas ?

On a dĂ©sormais une vision plus claire d'un fait : le plus grand voleur dans notre sociĂ©tĂ©, accaparant 69 % de la valeur produite par les travailleur·euse·s, est la classe bourgeoise. Elle extorque Ă  la fois au niveau de la production via la part directe des employeurs et de la sphĂšre financiĂšre, mais aussi des mĂ©nages, lĂ  encore par des revendications financiĂšres sur le salaire : loyer, prĂȘts, agios, etc. Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que les impĂŽts et cotisations si souvent dĂ©noncĂ©s par les "Nicolas" comme un vol de l'État aux bons entrepreneurs qui prennent des risques, servent aussi en rĂ©alitĂ© Ă  financer des services publics dont ils font usage (lire la rĂ©ponse d'Attac sur la question).

S'il ne faut pas tomber dans un discours apologĂ©tique naĂŻf de l'État, en faire une structure organisant le vol des "bons français" au profit des "migrants" et des "cassos" est tout autant ridicule et ouvertement raciste. MĂȘme si cette analyse s'est concentrĂ©e sur les notions de classe sociale, il ne faut pas nĂ©gliger les dimensions (entre autres) de genre et de race dans l'exploitation. Si les femmes ont des salaires en moyenne 22.2 % infĂ©rieurs ce n'est Ă©videmment pas qu'elles sont 22.2 % moins productives, mais qu'elles sont surexploitĂ©es au sein du capitalisme, sur le lieu de travail et dans la sphĂšre domestique. Il en va de mĂȘme pour les personnes racisĂ©es, les maghrĂ©bin·e·s sont pour 16 % d'entre elleux en situation de chĂŽmage contre 6 % pour les blanc·he·s, contraint·e·s d'enchaĂźner des emplois manuels prĂ©caires, mal rĂ©munĂ©rĂ©s et pourtant indispensables Ă  la production de valeur. S'il est difficile de produire des statistiques prĂ©cise, un taux d'exploitation fĂ©minin ou racisĂ© serait assurĂ©ment supĂ©rieur au taux moyen au sein de la sociĂ©tĂ©, les structures racistes et patriarcales ne sont ainsi pas des dominations prĂ©sentes uniquement "dans la tĂȘte" mais aussi, et avant tout, des structures concrĂštes, matĂ©rielles, permettant une exploitation toujours plus grande et quotidienne.

Nota : Pour des raisons pédagogiques aucune distinction n'est faite ici entre prix et valeur, pour plus de détails sur cette question lire Pourquoi une théorie de la valeur, Michel Husson.

Sources

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